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EN DIRECT DE MERTVECGOROD, ÉPISODE 8
 
Le groupe du mois : eh bien, dans la mesure où je suis revenu à mes artistes fétiches pré-Mertvecgorod, avec une sélection 333 albums qui m’accompagneront pendant un an ou un an et demi dans l’écriture de L’Océan de Nuit, place aux grands classiques ! Comme par exemple le fabuleux Horse Rotorvator, de Coil, qui n’a pas pris une ride et qu’on peut écouter en cliquant ici.

Bienvenue dans ce huitième épisode d’En direct de Mertvecgorod !
 
21 avril
Être écrivain, ça consiste à se dire OK, tout le monde ne connaît pas le goût de la merde, son odeur exacte, sa texture, la matière qui la compose en son cœur, mais certains ont envie de savoir tout ça en détails. Tout le monde n’est pas expert en caca parce que lorsqu’on voit un caca la réaction ordinaire consiste à le contourner plutôt que s’accroupir et écraser son nez dessus, et quand on marche dans le caca on préfère en général nettoyer sa semelle plutôt qu’y frotter son visage ou y donner un coup de langue. Attitude somme toute compréhensible. Moi, ma vocation, en tant qu’auteur, me conduit justement à m’intéresser à la merde, à l’examiner sous toutes ses coutures et à livrer le résultat de mes observations à ceux qui sont curieux. En somme, je suis un cacasophe.
Pour illustrer cette newsletter, une balade nostalgique au parc Cherkovnaïa (cf. l'entrée du 13 mai)
23 avril
Ces derniers temps, j’ai lu pas mal de manuscrits de romance et comme je n’ai rien de mieux à foutre et le cerveau est un outil merveilleux, surtout quand on s’en sert pour faire n’importe quoi, j’en ai tiré une théorie.
De même qu’on pourrait dire que le polar et la SF ont cannibalisé à leur profit le langage narratif du cinéma et des séries télé, j’ai l’impression que la romance a cannibalisé à son profit le langage narratif de la télé-réalité.
Dans la romance comme dans la télé-réalité, des individus sont rassemblés sous des prétextes divers, soumis à des pressions liées au prétexte initial, et le principal enjeu dramatique repose sur l’évolution de leur rapports amicaux ou amoureux. Chaque événement, chaque incident, existent pour générer un conflit d’ordre sentimental ou émotionnel. En dehors de ça, on ne trouve pratiquement aucun autre ressort narratif. Ou plus exactement, les ressorts narratifs habituels servent de prétexte à fabriquer des engueulades, des fâcheries, des réconciliations, de l’amour, de la haine, etc.
Je pense que cette promiscuité de structure explique le succès que connaît la romance chez les jeunes lectrices et les jeunes lecteurs. Si le polar et la SF fonctionnent chez les adultes et les vieux, c’est parce qu’ils s’appuient sur une forme de culture populaire dont les codes sont assimilés par les gens de cette génération. Et donc, si la romance fonctionne chez les adolescents et les jeunes adultes, c’est parce que depuis 1999 ou 2000 la télé-réalité domine la culture populaire. Par conséquent, cette génération-là de lectrices et de lecteurs en comprend intuitivement et naturellement les procédés, les conventions et les codes.
Là où moi, par exemple, je me demande pourquoi, après avoir dit qu’elle était triste, la narratrice passe douze lignes à expliquer les ressorts, les mécanismes, les causes et les conséquences de sa tristesse, les lectrices et les lecteurs qui ont fait leur éducation narrative en regardant des émissions de télé-réalité sont habitués au principe du confessionnal et de l’aparté face caméra. Ils ne se posent donc pas la question, pour eux ça coule de source.
24 avril
Hier, j’ai passé la journée à relire sur ma tablette et annoter une dernière fois Histoire secrète de Mertvecgorod. Ce matin, petite relecture technique : j’ai recherché chaque occurrence de mes tics de langage (« tous », « tout », « toutes », « comme », « pour » et l’inusable verbe « trouver » que je fous à toutes les sauces), afin d’en dégager un maximum. Quelques centaines de mots merdiques et une migraine plus tard, j’ai envoyé le manuscrit au Diable ! Ça y est, il ne m’appartient plus, il est devenu un objet collectif, la prochaine fois que je bosserai dessus ce sera en équipe, d’abord avec mon éditeur, ensuite avec les personnes chargées de la correction ortho-typo, et puis avec celles chargées de la promotion. Ça n’est plus mon texte, c’est le nôtre. Et bientôt ça ne sera même plus le nôtre, mais le vôtre. Quel soulagement, putain !
26 avril
Et bam ! Une nouvelle de 30 000 signes ! Une commande pour un micro-éditeur, le Lutfhunger Club. Me reste à la relire, mais enfin le plus gros est fait. J’ai tout écrit hier, d’une traite, en sept ou huit heures, c’était agréable et joyeux. Je comptais tartiner autant de signe aujourd’hui, mais en fait je n’ai ajouté que quelques lignes, le texte était déjà terminé sauf que je ne le savais pas encore. Je suis très content parce que je suis parti sur une intrigue dramatique et romanesque, avec des événements mastoc et rebondissements, et puis j’ai tout viré. Il ne reste, je crois, que l’essence du truc – ce qui rend mon texte à la fois plus réaliste et plus tendu émotionnellement. Enfin, je dis ça maintenant, mais si ça se trouve, quand je le relirai, je me demanderai ce que c’est que cette merde !
27 avril
Hier soir, resto avec les copains, puis cuite avec les mêmes copains, plus d’autres, puis recuite (dans un autre bistro) avec d’autres copains encore. Rentré je ne sais plus comment. Mertvecgorod toujours aussi belle quand on marche seul, bourré, en pleine nuit. Les lumières. La fumée. Le smog. Les avenues larges comme un terrain de foot et la circulation incessante, qu’il soit midi, trois heures de l’après-midi ou cinq heures du matin. Aujourd’hui, par conséquent, rien. Et demain : une autre nouvelle à écrire, commandée celle-ci par l’association Miskatonic et ActuSF. J’ai déjà à peu près tout en tête : le narrateur, l’histoire, la voix, la structure. Ce sera une espèce de mix entre du Lovecraft pur jus et mon texte préféré de Ballard, Sauvagerie. Sauvagerie que j’ai prêté hier à un copain, d’ailleurs, ainsi que J’étais Dora Suarez, de Robin Cook – ce qui m’a donné envie de relire les deux, évidemment. Et j’ai très, très, très hâte de me mettre enfin sérieusement à L’Océan de Nuit, mon prochain livre.
28 avril
Premier anniversaire de l’attentat du 28 avril 2025. Des commémorations prévues dans toute la ville et d’inévitables manifs aux abords de la Faille. J’imagine qu’il sera question à la télé de Nicolaï le Svatoj, de Camille X., du Sit, de la lenteur de la reconstruction des bâtiments détruits ou abîmés par l’attentat. Je crois que je vais rester chez moi, coupé de l’actualité. On en bouffe suffisamment au jour le jour, ici, de l’attentat – et j’en ai assez bouffé, de mon côté, quand j’ai préparé et écrit mes deux derniers livres.
1er mai
Arrêtez de manifester, de faire grève, de crever de dépression, d’accidents du travail, de maladies professionnelles, arrêtez de niquer votre corps, votre esprit, votre âme. Il suffit d’éteindre le réveil. Il suffit de renoncer. Il suffit de prendre le pognon où il se trouve, le Capitalisme est un pays riche et corrompu, qui crève de sa richesse et de sa corruption, et pendant les quelques décennies d’agonie malodorante qu’il nous reste à vivre, les interstices dans lesquels peuvent se glisser les parasites restent nombreux. J’ai passé plus de quinze putain d’années à toucher le RMI, puis le RSA. J’ai eu du pot, cette merde à laquelle j’ai voué ma vie – la littérature, je veux dire – a fini par me nourrir. Mais si je n’avais pas eu de pot, il se serait passé quoi ? Eh bien, j’entamerais à l’heure actuelle ma vingt-septième année de galère aux minimas sociaux et j’écrirais mes conneries sur un ordi pourri acheté à Cash Express au lieu d’un machin neuf acheté à la Fnac.
Une poubelle parfaite pour jeter le travail salarié
3 mai
La plupart de mes confrères et consœurs qui bossent dans l’édition choisissent de publier des manuscrits déjà aboutis, afin de limiter le travail éditorial. Autrement dit, et en faisant abstraction du genre, 95 % de mes collègues refuseraient la plupart des textes que moi j’accepte.
Pour ma part, qu’un manuscrit me paraisse abouti ou non n’est pas forcément un critère déterminant. J’en choisis certain qui nécessitent un travail de réécriture considérable. Qu’est-ce qui me pousse à accepter un texte qui va demander un tel boulot d’édition ? Simple : je cherche avant tout un univers, une manière de raconter, une singularité. Si la voix et la langue sont incertaines, si ça manque de maturité, je peux m’en foutre du moment que ma truffe frétille. Entre un manuscrit qui demande un boulot éditorial conséquent, mais qui me raconte une histoire de cul (puisque je suis éditeur dans ce domaine) passionnante, peuplée de personnages singuliers, et un manuscrit impeccablement écrit mais où la baise est chiante, je choisirai toujours le premier.
Et je prends le pari que les autrices et auteurs débutants que j’embarque dans mon train-fantôme, même s’ils vont en chier, même si chaque feuillet demande six ou sept versions avant d’être au point (ou si le manuscrit dans son ensemble demande une deuxième, troisième, quatrième version), eh bien ils vont constater que la littérature est un travail de connard besogneux et qu’il n’y a rien de plus intéressant dans la vie qu’être un connard besogneux.
6 mai
Encore quelques incursions loin du 87ème District : ces derniers jours, j’ai lu Brûle bébé de Mathieu Barbin et Tuez-les tous de Christopher Bouix, parus au Diable vauvert, L’Art du suspense : mode d’emploi de Patricia Highsmith, traduit par Anne Damour, paru chez Calmann-Lévy, et Spada, de Bogdan Teodorescu, traduit par Jean-Louis Courriol (ai-je appris sur le site, sans doute qu’il n’y avait pas la place de le mentionner sur la couverture ou la page de garde), paru chez Agullo.
Brûle bébé me paraît vraiment typique du style de littérature blanche que publie le Diable. C’est-à-dire pas emmerdante, écrite avec vivacité et s’autorisant ce pas de côté un peu bizarre, un peu bancal – « bancal », c’est un compliment, dans ma bouche. J’ai dit une fois à Marion Mazauric qu’Au diable vauvert, ce sont Les Éditions de minuit fabriquées dans un garage par une bande de punks à chiens qui ont lu tout le catalogue du Fleuve noir. Brûle bébé, c’est exactement ça. De prime abord, ça ressemble à une autofiction à la cool : Mathieu Barbin – alias Sara Forever, finaliste de l’émission Drag Race – raconte la vie d’Alex, passionné par la danse. On a droit aux embûches, aux difficultés, aux découragements, aux coups de pouce, à l’ascension, aux moments de gloire, sans oublier l’aspect politique du récit. Présenté comme ça, on dirait un genre de Billy Elliot sans les parents tarés. Sauf que ce Billy Elliot-là louche vachement du côté des élucubrations géniales de Tonton Brussolo. De l’autofiction mutante, quoi. De l’autoweirdfiction. Et on passe un très bon moment.
On passe un très bon moment aussi avec Tuez-les tous, plus ouvertement fleuve-noiresque. Bouix s’amuse comme un petit fou avec son conte de Noël dégénéré et gore. Son récit choral démarre comme un démarquage des Gremlins (plutôt le deuxième), se continue comme un épisode de La Quatrième Dimension bien chargé en hémoglobine et se termine comme une satire de la bonne vieille société du spectacle, avec juste assez de premier degré pour que sous les ricanements, la plage. Bouix est un dangereux malade, un mec très violent et en colère derrière son allure sympa et rigolote. Moi, à votre place, je me méfierais de ce type. J’achèterais ses livres et les placerais en évidence sur la table du salon, comme ça, quand il débarquera avec sa tronçonneuse, peut-être qu’il vous épargnera.
Là j’ai la flemme de continuer à vous causer de mes lectures, ça attendra un autre jour ; je vais plutôt sortir mon cul de mon pieu, prendre une douche et retourner à mon bureau pour terminer d’écrire le texte que m’a commandé l’asso Miskatonic.
8 mai
Hier, j’ai terminé L’Eau noire, le texte pour Miskatonic. Sensation curieuse, à la fois de libération (j’en ai un peu chié, il n’est pas venu aussi facilement que je croyais) et de léger vertige : dernière Mertvecgoroderie avant de me consacrer à plein temps à L’Océan de Nuit. Ça veut dire qu’après dix piges consacrées à n’écrire qu’au sujet de Mertvecgorod, me voilà maintenant engagé, jusqu’à fin 2027 au moins, dans un roman qui se déroule ailleurs. Mazette !
À part ça, hier, c’était aussi la parution de Non Conforme numéro 7, joie ! Voilà la présentation que j’ai rédigée à cette occasion :

Salut à toutes,
Salut à tous,

Pendant que Grasset se hara-kirise dans un grand geste mou, Non Conforme continue son petit bonhomme de chemin, avec un numéro 7 particulièrement énervé.

Sombre merde, d’Ernst Duclôt : Fancho est un joueur de foot hors pair. Fancho est aussi un mégalomane de première. Fancho va devenir star, chanteur, prophète – saint, tant qu’on y est ? Et pourquoi pas ? Heureusement que le narrateur – son grand copain – veille au grain. Sombre merde est un texte magnifique qui réussit le grand écart entre violente critique sociale, poésie bizarro et humour de mauvais goût, gore, pipi-caca. Et une langue de folie ! quand j’ai lu ce truc pour la première fois, je n’en suis pas revenu. Un OVNI, un vrai – je sais que les cons emploient ce terme à toutes les sauces, mais là faites-moi confiance. « La liberté, c’est de pouvoir acheter du PQ honnêtement et de pouvoir déféquer en paix. » Qu’est-ce que vous voulez ajouter après ça ?

Putain d’auteur, de Julien Guerville : Julien Guerville est énervé. Il a la machine à baffes qui le démange. Julien Guerville en a plein le cul de la façon dont on traite les auteurs de fiction – surtout lui et ses romans. Alors il se transforme en rappeur aux rimes douteuses et se lâche. Est-ce que ça va marcher ? Va-t-il devenir le Booba du rayon littérature française de tous les Cultura ? Sera-t-il la star des lettres des zones commerciales périphériques ? L’avenir nous le dira. En tout cas, il s’est probablement bien marré à écrire ce texte vénère et sarcastique, ce pèse-nerfs qui gratte le cul et la tête, et nous on se marre bien à le lire. On se marre bien mais on rit jaune, quand même, et à la fin on a envie de péter un ou deux trucs pour se soulager.

Karma Sûtra, de Mathilde-Marie de Malfilâtre : Comment résumer un machin pareil ? Racontez-moi Les Garçons sauvages de Burroughs en six ligne. Pitchez-moi Les Chants de Maldoror en verlan. Bon Courage, les amis. Ici c’est pareil. Nous sommes dans le chaos narratif et lexical, au cœur d’une étoile à neutron qui a chopé la gueule de bois et a décidé de tourner à l’envers. L’histoire ? Ah, oui, l’histoire. Disons ça comme ça : polar & cul & malaise & cauchemar & came & délire & poésie lubrique & démons & flamboyance lexicale. Une langue qui pogote au bord de l’abîme, un récit qui tangue avec l’élégance d’un passager clandestin du Radeau de la méduse qui se fait croquer les couilles par un piranha anachronique et zoologiquement incorrect. On adore ou on déteste, moi j’ai adoré.

Alors jetez-vous sur ce nouveau numéro, disponible pour la modique somme de que dalle, puisque Non Conforme vous est gracieusement offert par la Maison Siébert, fabrique de saloperies diverses, gros, demi-gros, détail, maison fondée en 1974, que le temps passe vite ma bonne dame, vivement la fin du monde, qu’on se couche !

Rendez-vous le 4 juin pour un numéro 8 bien dark, sordide et mélancolique, avec des textes de Schweinhund, Joko et Sébastien Gayraud. Et d’ici là, bonne lecture !
Siébert
10 mai
Bon, allez, en vitesse, les retours de lecture qui manquaient :
Spada, de Bogdan Teodorescu, est un chouette polar choral bucarestois déconnant, parfois un poil trop déconnant, dans lequel un tueur en série qui n’assassine que des délinquants roms sert de catalyseur à tout un tas de trucs et met en lumière la lâcheté, la stupidité, la malveillance, la roublardise et la paranoïa de ceux qui font tourner la ville, depuis les hommes politiques jusqu’aux éditorialistes influents en passant par le chef de la police et les patrons du crime. Jeu de massacre anticorruption plus sombre et hargneux qu’il n’y paraît de prime abord, Spada est un roman noir qui vaut carrément le détour et se lit en deux heures, pied au plancher.
L’Art du suspense, de Patricia Highsmith, est un essai consacré à l’écriture du thriller, par quelqu’un qui sait très largement de quoi elle cause. Comme la plupart des bouquins consacrés à la technique littéraire publiés par des autrices ou des auteurs incontournables, celui-ci peut fournir matière à réflexion à n’importe quel écrivain, débutant ou expérimenté, amateur ou professionnel. Et ça donne aussi vachement envie d’aller voir du côté des romans de la mère Highsmith, même si elle les résume d’une façon lamentable !
J’ai relu le magnifique J’étais Dora Suarez, de Robin Cook, traduit par Jean-Paul Gratias et paru chez Rivages / Thriller. Dans mon souvenir, le bouquin était long, l’intrigue alambiquée et le narrateur écorché vif mais sympa. Tout faux : le narrateur est un connard intégral, l’enquête est expédiée en trois paragraphes et le bouquin fait 250 pages. Il reste quoi, alors ? Une langue magnifique, une atmosphère incroyable, une histoire sordide et une réflexion magistrale sur la mort, la culpabilité, l’empathie et la justice. Bref, Dora Suarez est toujours un chef-d’œuvre, mais pas le chef-d’œuvre que je croyais avoir lu il a une vingtaine d’années. Comme quoi, ça n’est pas si mal de relire les bouquins qu’on a adorés.
Un chemin de désir qui mène tout droit à McDo !
12 mai
Et vlan, l’échappée hors du 87ème district continue avec Ce que nous avons perdu dans le feu, de Mariana Enriquez (en attendant de lire La Descente, c’est le pire, son nouveau roman, qui sort ces jours-ci – enfin, nouveau en français puisqu’il s’agit en réalité de son premier livre, paru en 1995). C’est toujours aux éditions du Sous-sol et toujours magnifiquement traduit, pour le peu que je puisse en juger, par Anne Plantagenet. Encore un recueil de nouvelles inégal, mais il faut tenir compte du fait que chez Enriquez, « inégal » signifie qu’on oscille entre l’incroyablement réussi et le juste très bon. Ici, il est question comme souvent avec cette autrice de tranches de vie en apparence banales mais qui d’une façon ou d’une autre dérapent dans un fantastique aussi inquiétant que crédible – je ne sais pas comment décrire ça, mais, en gros, les fantômes d’Enriquez ressemblent à ceux que certains rencontrent dans la vraie vie, pas aux machins qu’on croise habituellement dans la littérature horrifique. Et surtout, il y a son sens des personnages, qui rend ces textes drôles, émouvants, poignants. On ressort de là remonté à bloc, les chakras copieusement arrosés de fluide vital. Vivement le prochain !
13 mai
L’autre jour, je suis allé me balader au parc Cherkovnaïa, un endroit spécial à mes yeux car mon tout premier appartement, à Mertvecgorod, donnait dessus. Et c’est en voyant depuis ma fenêtre un mec s’y faire agresser que j’ai eu l’idée d’écrire un texte intitulé « Le joueur d’échec », d’abord publié dans un fanzine, puis devenu un chapitre d’Images de la fin du monde. Il s’agissait de mon tout premier texte situé à Mertvecgorod. Alors évidemment, quand je passe trois ou quatre heures à me promener dans ce parc, à en explorer les recoins, à écouter les oiseaux, à regarder la verdure, à prendre un million de photos pour illustrer cette newsletter, quand je vois se dresser ces immeubles ressemblant vaguement à des pagodes, flambants neufs à l’époque, dans lesquels j’ai habité, je ressens une émotion particulière. J’aime toujours autant ce parc. Il a changé, depuis la grande époque où on le surnommait « needle park » en référence au film, quand s’y balader après 18 heures était dangereux. Il est quasiment retourné à l’état sauvage, désormais. Les toxicos, les dealers et les embrouilleurs ont changé de QG. Le Cherkovnaïa appartient à présent aux arbres, aux animaux et aux insectes. Je n’y ai croisé presque personne. Un ou deux joggeurs, quelques promeneurs, une poignée de vieux assis sur des bancs en pierre, qui m’ont regardé de traviole quand j’ai pris en photo un graffiti particulièrement réussi. Pas la moindre trace de civilisation. C’est aussi ça qui me plaît à Mertvecgorod : un endroit pareil, en France, tu aurais des parkings payants, des mecs qui vendent de la bouffe tous les cent mètres et des panneaux qui interdisent de jouer au ballon ; ici, la seule infrastructure est un poste de secours installé dans une baraque de chantier, toujours la même depuis la création du parc, il y a cinquante ans.
15 mai
« Je ne supporte pas de me sentir inutile, alors j’écris. » J’ai lu ça sur Instagram et aussitôt je me suis dit tiens, moi c’est le contraire : je ne supporte pas de me sentir utile, alors j’écris.
18 mai
Toujours pas de GPI cette année, et bravo à Anouck Faure ! Bon, je suis un peu tristoune de pas avoir eu le prix, mais faudrait quand même pas que j’oublie que, chaque année, les juré.e.s reçoivent et lisent un nombre stratosphérique de bouquins et qu’à trois reprises ils ont décidé que les miens faisaient partie des quatre ou cinq meilleurs de l’année. Alors tristoune OK, mais fier surtout, nom de Bleu, et reconnaissant envers ce jury !
19 mai
Les auteurs Grasset qui se barrent, la tribune anti-Bolloré signée par 600 professionnels du cinéma, Canal qui riposte en créant une liste noire, comment dire, je comprends la situation, mais au fond ça m’en touche une sans me faire bouger l’autre. Je me sens un peu comme un boulanger de quartier qui observerait la lutte à mort que se livrent Paul et La Brioche dorée, quoi.
L’élection d’un taré d’extrême-droite à Vauvert, et les conséquences que ça va entraîner pour ma maison d’édition, un poil moins puissante et voyante que Grasset, voilà un événement qui me préoccupe vachement plus.
Fin de la balade au Cherkovnaïa avec cette enseigne - en caractères latins, s'il vous plaît ! - dont je ne me lasserai jamais
20 mai
D’ici quelques jours escapade sudiste ! Je quitte Mertvecgorod pour me rendre à Frontignan participer au FIRN, avec un programme d’enfer, regardez-moi ça :

Vendredi 29 mai, 14 h 15, espace Westlake, place du Contr’un
SORTIE D’ATELIER Carnaval à Mertvecgorod
En février et mars 2026, lors de sa résidence de territoire à Frontignan soutenue par la DRAC Occitanie, Christophe Siébert – l’auteur du Cycle de Mertvecgorod, sept romans qui se déroulent dans cette ville-État imaginaire, poubelle du monde – a conduit 56 h d’atelier d’écriture avec 67 adultes ou jeunes Frontignanais (6ème SEGPA du collège Deux Pins, 4ème du Lycée professionnel Maurice-Clavel, jeunes en suivi Protection Juridique de la Jeunesse / PJJ, seniors de la Maison Vincent-Giner, adultes retraités de CAT en EHPAD). Leur but : créer leur personnage de carnaval. Dans le même temps, avec les artistes-plasticiens Sarah Mordicus Fistole et David DH Duart, les participants ont conçu leur masque personnel à partir d’éléments de récupération et de déchets après les avoir ramassés et qualifiés sur la plage ou en bord de canal en collaboration avec le CPIE Littoral d’Occitanie. Ensuite, durant 4 à 6 h par groupe, ils ont été formés à la lecture à voix haute de leur portrait carnavalesque par Lizzy Ling et/ou Thomas Andro puis enregistrés par Manon Millon. Une sarabande endiablée – à voir et à écouter – de 67 personnes, qui mêle corps et voix et incarne un carnaval imaginaire redisant la puissance du masque dans l’inversion des normes.
Exposition sonorisée des masques du 29 mai au 16 juin, médiathèque Montaigne

Vendredi 29 mai, 15 h / 15 h 30 – Espace Pierre-Bourgeade
LECTURE de Karnaval à Mertvecgorod
Créée spécialement pour le FIRN 2026, lecture mise en image par l’auteur de sa novella mertvecgorodienne sur une musique et un mixage des bas-fonds. Une expérience organique et intense, bref carnavalesque.

Vendredi 29 mai, 17 h / 17 h 30 – Espace Donald-Westlake
RENCONTRE : Jacques Sadoul, le sens de la formule, avec Barbara Sadoul et Marion Mazauric, animée par ma pomme
Il fut l’un des plus grands promoteurs des littératures de genre en France, dirigeant J’ai Lu pendant 30 ans (1968-1999) et publiant une multitude d’anthologies SF, polar et BD. Mais il fut aussi un auteur de polar drôlissime notamment avec sa série de dix romans (1981-1999) mettant en scène Carol Evans, agente de la CIA lesbienne. Sa fille, elle-même autrice, et celle qui lui a succédé à la tête de J’ai Lu et a depuis créé Au Diable Vauvert, évoqueront cet aspect de son œuvre.

Vendredi 29 mai, 17 h 30 / 18 h – Espace Donald-Westlake
REMISE DU PRIX JACQUES SADOUL SAISON 2 ET LANCEMENT DU RECUEIL
Créé par l’association gardoise Les avocats du Diable, le Prix Jacques Sadoul – du nom de l’auteur, éditeur et anthologiste, grand promoteur des littératures populaires et de la contre-culture – récompense depuis 2024 une nouvelle écrite par un.e auteur.e de fiction, dans un des mauvais genres que défendait le maître et à partir d’une de ses décoiffantes maximes. Les 15 meilleures sont publiées dans un recueil édité par Au diable vauvert et le ou la lauréat.e se voit attribuer une bourse et une résidence d’écriture. Olivier Martinelli, vainqueur 2025 pour Ici tout me fait froid, recevra donc son prix au FIRN et dédicacera des exemplaires du recueil. En présence de membres du jury, de l’association et de la maison d’édition.

Samedi 30 mai, 14 h / 15 h – Espace Pierre-Siniac
RENCONTRE Delirium tremens avec Koe’, Yello, Hicham Lasri et Christophe Siébert
Quatre auteur.es punks désespéré.es dans une société sclérosée et lissée, forcément ça étincelle. En dystopie post-exotique, en grand-guignol trash ou en western-manga horrifique, iels dénoncent avec mordant et panache toutes les citadelles du pouvoir. Modérée par Tara Lennart.

Et last but non least :
LA NOUVELLE DU FIRN 2026
Après Lilian Bathelot, Serguei Dounovetz, Hélène Couturier, Jean-Bernard Pouy, Michèle Pedinielli, Joëlle Wintrebert et Jérôme Leroy, c’est Christophe Siébert, génial auteur du Cycle de Mertvecgorod, prix Sade 2019 et éditeur (La Musardine) qui a écrit pour le FIRN 2026 Karnaval, cinq matins de trop à Mertvecgorod, nouvelle inédite à l’humour animalier, manière d’hommage à l’auteur australien Kenneth Cook. Illustrée par Étienne Savoye et éditée à 400 exemplaires, cette nouvelle est offerte par les libraires exclusivement dans le temps du FIRN pour tout achat d’un livre. Attention collector, ne le loupez pas ! Du 29 au 30 mai, sur le site du festival.

Bref, j’ai autant hâte d’y être que de vous y voir ! Et cliquez ici pour découvrir le programme complet.
Bonus : un extrait de la nouvelle en question !
Dès la descente d’avion, on pige que le voyage ne sera pas de tout repos. J’ai déjà vu des foules où les trois quarts des gens portent des FFP2, voire 3, depuis le Covid c’est monnaie courante, mais des masques à gaz, jamais, des vrais masques à gaz, avec cartouche et tout. Vu la puanteur qui règne dans le hall de l’aéroport, on ne peut pas leur donner tort.
— Filme, filme, bordel ! lance Marco à Bach, qui tente de se dépatouiller avec sa caméra numérique pour voler quelques images ambiance guerre des tranchées.
Je repère Akasha dans la foule, même sans qu’elle brandisse une tablette avec marqué dessus « Lukas » on l’aurait identifiée sans problème, au passage je me demande pourquoi Marco a appelé sa chaîne Le Vlog de Lukas, peut-être qu’un prénom allemand c’est porteur, je lui poserai la question à l’occasion. Akasha, déjà grande, est une drag-queen perchée sur les plus stupéfiantes platform shoes que j’aie jamais vues, à ce stade-là on devrait plutôt parler d’immeubles miniatures. Elle dépasse tout le monde de deux têtes. Elle est couverte de paillettes et porte des vêtements en lamé si moulants qu’on les croirait peints sur sa peau, une tête de mort lui mange la moitié supérieure du visage et assez de bijoux et d’accessoires en os, colliers, bagues, ceintures, trucs dont j’ignore le nom lui couvrent le corps, si elle venait de cambrioler une morgue elle n’aurait pas meilleure allure.
On la regarde avec un mélange d’effarement et d’admiration tandis qu’elle nous adresse un grand sourire et nous tend la main.
— Je suis la marquise des Cadavéreux et je vous souhaite la bienvenue, dit-elle. Vous avez fait bon voyage ? Vous avez soif ? Je vais vous faire goûter la palinka. C’est de l’eau-de-vie.
On répond « oui » aux deux questions, pas certains que démarrer à la gnôle dès onze heures du matin soit l’idée du siècle.
— Olivier, dit Marco, tu vas chercher nos affaires et tu nous rejoins sur le parking ?
— Tu ne pourras pas nous rater, ajoute Akasha avec un clin d’œil.
 
Prochain épisode le 21 juin, en attendant portez-vous bien !

Siébert

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