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EN DIRECT DE MERTVECGOROD, ÉPISODE 5 :
21 JANVIER – 20 FÉVRIER 2026
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Le groupe du mois : Abbildungen variete, de la bonne vieille indus rituelle slovène de 1983, idéale pour invoquer Satan, mettre le feu à des églises ou tout autre saine activité du même acabit. Les membres du groupe, ensuite, n’ont pas très bien tournés, l’un d’eux semble même avoir sombré dans le jazz, mais en tout cas, si vous aimez consommer vos chatons écorchés vifs et encore crus, cette petite demi-heure de percussions lourdes et de hurlements sporadiques vous mettra en joie, j’en suis sûr. |
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21 janvier
Hier, une nouvelle sortie, en catimini, dans une « maisonnette d’édition » (c’est comme ça qu’ils se nomment eux-mêmes) spécialisée dans les textes courts, les livres façonnés à la main et avec amour et les petits tirages. Je rejoins donc Joëlle Wintrebert, Jean-Pierre Andrevon, Jérémy Bouquin, Séverine Chevalier et quelques autres stars dans le club très fermé des autrices et auteurs dont la peau a été vendue par l’Ours !
On verra bien est une nouvelle qui a connu plusieurs incarnations, en voici la version définitive – mertvecgorodisée, comme il se doit. Les plus anciens se souviendront peut-être de Tu es une pute, paru naguère à La Belle Époque, autre fameuse maison de microédition de qualité.
Le texte raconte quelques années dans la vie d’une adolescente à Mertvecgorod. Globalement, pour elle, c’est la merde. Mais peut-être qu’il est possible, face à la merde, de se dresser et d’opposer sa force vitale ? On verra bien.
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La couv du bouquin, of course
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22 janvier
J’ai toujours eu le sentiment que pour devenir écrivain (ou artiste, ou toute activité dans le même genre), ça n’est ni le talent, ni le don ni la capacité de travail qui comptent, mais les carences. Je ne dis pas ça pour jouer le faux modeste, je n’ai besoin ni qu’on me complimente ni qu’on me rassure. Mais si je tente d’analyser les causes qui aboutissent à ce qu’à un moment je décide de vouer ma vie à cette connerie, je trouve quoi ?
Je n’arrivais pas à communiquer avec les autres mais j’avais envie de communiquer quand même.
Je n’arrivais pas à mener une vie normale (sortir avec des filles, passer le permis de conduire, envisager de trouver un travail, pratiquer un sport, avoir des loisirs) mais j’avais envie d’avoir une existence quand même.
Le monde me paraissait incompréhensible et dangereux mais j’avais envie d’habiter le monde quand même.
Parmi les solutions possibles, qu’est-ce qui m’a poussé à choisir la plus aberrante et la plus contre-intuitive, ça je n’en sais rien. Mais n’empêche que, de façon évidente, je suis devenu écrivain pour ça : pour compenser mes incapacités, mes carences.
Et je serais bien étonné de rencontrer un ou une collègue qui me dit non moi au lycée tout le monde me kiffait, j’étais invité à toutes les teufs, en sport je cartonnais, j’adorais sortir en boîte, je faisais du parapente, je bossais l’été pour me payer des voyages dans toute l’Europe et c’est comme ça que je parle six langues ; mais j’ai laissé tomber toute cette merde : moi, ce que je voulais vraiment, c’était m’enfermer toute la nuit dans ma piaule et raconter des histoires.
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Quelques couches d'affiches pour des concerts ringards, à deux pas de chez moi
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24 janvier
Je suis retombé sur ce truc écrit il y a deux ou trois ans qui me semble toujours pertinent :
Le racisme, ce sont des histoires de blancs pauvres qui agressent des étrangers pauvres pour se venger d’une délinquance qu’ils attribuent à ces étrangers pauvres, dirigée contre des blancs pauvres, dans les quartiers où cohabitent les blancs et les étrangers pauvres.
Simplifions cette phrase :
Des histoires de pauvres qui agressent des pauvres pour se venger d’une délinquance qu’ils attribuent à ces pauvres, dirigée contre des pauvres, dans les quartiers où cohabitent les pauvres.
Ah, oui, là on comprend tout de suite mieux.
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Toujours à deux pas de chez moi, des graffitis devant un chantier
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26 janvier
Chaque fois que je bois un coup pour me mettre un peu en jambe avant de rejoindre des copains au bistro, j’ai une pensée pleine d’amour pour Philippe Jaenada, qui m’a enseigné le truc.
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Un paquet de pétards géants, vu le lendemain du nouvel an, en me baladant du côté de la nouvelle gare routière
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28 janvier
Des cadres moyens de l’industrie culturelle se plaignent que l’IA leur pique leur boulot. Je lis çà et là leurs arguments, qui se résument parfois à : « Merde, on se croyait épargné ! »
Brave petits ouvriers de l’industrie culturelle qui n’ont pas bougé une oreille quand les braves ouvriers des autres industries, pas intéressantes puisque pas culturelles, se sont fait remplacer par des machines. Tu crois vraiment que tu pourrais t’acheter un percolateur, un ordinateur ou une bagnole si X % des humains n’avaient pas été foutus à la porte et remplacés par des foutus robots ? Quand c’est pour te servir un Nespresso chez toi entre deux mails, on t’entend moins râler après la mécanisation du monde.
Scoop : à force d’inonder les points de vente avec des bouquins insipides, interchangeables, écrits pour occuper des segments de marché, à force de laisser ces bouquins-là tout bouffer, les métiers du livre ont quitté l’artisanat pour devenir une industrie.
Scoop (bis) : dans un monde que domine la voracité capitaliste, l’industrie culturelle obéit à la même logique que les autres industries – diminuer les coûts, augmenter les profits.
Scoop (ter) : dans ce domaine comme dans mille autres, une machine est plus rapide qu’un humain, coûte moins cher et s’avère plus fiable.
Je suis désolé pour ceux qui gagnaient leur croûte dans le secteur de la littérature insipide et interchangeable, fabriquée en série pour occuper des segments de marché. Tout comme je suis désolé pour les ouvriers en usine qui se font remplacer par des robots depuis des décennies et peinent à retrouver du travail et crèvent de faim au chômage.
Par contre, ne venez pas me dire que c’est un métier qu’on assassine, arrêtez vos conneries. Ce qu’on assassine, c’est une source de revenus destinée à des travailleurs qu’exploitent sans le moindre scrupule des vampires. Si à McDo tu remplaces par une machine le mec qui foutait la salade sur le steak, c’est affreux pour le mec en question parce qu’il comptait là-dessus pour payer son loyer ; mais ne venez pas m’expliquer que l’art séculaire de la gastronomie en prend un coup, arrêtez de déconner.
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Je ne suis pas certain d'avoir très bien compris le délire : un service de VTC destiné aux cinglés qui veulent se rendre aux vernissages en voiture de luxe ?
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Toujours le lendemain du nouvel-an, un couloir de métro parfaitement désert, du côté de la fare routière, mais l'ancienne, ce coup-ci (l'énorme squat qui sert de QG à certains de mes personnages, dans deux ou trois bouquins)
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31 janvier
Hier, terminé le premier jet d’Histoire secrète de Mertvecgorod, qui s’appelait initialement Histoire secrète de la Zona, auquel s’est ajouté un autre manuscrit, Récit du black-out, au départ pensé comme un roman autonome puis comme un recueil de nouvelles (intitulé 21 récits du black-out) avant de devenir une novella incorporée à Histoire secrète. Je ne suis pas mécontent d’être venu à bout de ce truc que je traîne dans mes cartons depuis un moment – il reste quelques semaines de relecture & révisions mais le plus gros est fait.
Mes premières notes datent de 2020 et les premières pages de 2022. À un moment ce texte aurait dû faire partie de Feminicid. Plus tard j’ai voulu l’incorporer à Une vie de saint. Entre-temps j’ai écrit Le Messager, qui est terminé de chez terminé, lui, relu et tout, et aurait dû être ma prochaine sortie au Diable, respectant la règle que je tente de suivre depuis le début : un bouquin chelou / un bouquin normal. Là, en enchaînant Une vie de saint et Histoire secrète de Mertvecgorod, ça fait deux bouquins chelous à la suite. Mais alors, me direz-vous, pourquoi sortir celui-là et pas l’autre ?
Parce que je suis con.
Il se trouve que j’ai reçu une aide du CNL pour mon prochain livre.
Il se trouve aussi que je me suis emmêlé les pinceaux quand j’ai rédigé le dossier.
Il se trouve donc que l’aide reçue s’applique à Histoire secrète de Mertvecgorod et pas au Messager. Voilà le binz. Mais au bout du compte c’est pour le mieux parce qu’Histoire secrète boucle un truc, referme la plupart des portes ouvertes par les différents textes du cycle et marque une étape importante.
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Encore un souvenir des décos de Noël à Mertvecgorod, un botte géante à deux pas de chez moi. Un soir, un mec bourré à tenté d'entrer à l'intérieur, un drone de sécurité a dû intervenir.
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3 février
« Mais ça ne te ferait rien du tout que tes lecteurs voient en tes romans un tissu de réflexions réacs et misogynes ? » me demande une personne qui m’est chère au cours d’une discussion qui porte sur la notion de message et de dénonciation en littérature, tandis que dehors la neige tombe bleue et rouge à cause des projecteurs balancés vers le ciel par une galerie qui vient d’ouvrir dans mon quartier.
« Des lectrices et des lecteurs y voient ça », réponds-je. « C’est leur droit. Ça m’ennuierait que trop de lecteurs et trop de lectrices y voient des idées de merde, c’est vrai ; mais ça m’ennuierait aussi que trop de lecteurs et trop de lectrices y voient de belles idées – je suis satisfait, moi, quand on y voit la réalité dans tout son bordel, qu’on vibre pour l’histoire et qu’à cause de mes phrases affûtées comme des silex on n’arrive pas refermer le livre, on saute un repas, on rate son arrêt de métro. Moi c’est ça que je recherche quand j’écris. Qu’on y trouve du féminisme est plus agréable que si on y trouvait de la misogynie, mais au fond je m’en préoccupe peu : moi, ce que je veux qu’on y trouve, ce sont des nuits blanches. » Et puis, après avoir réfléchi quelques secondes : « En fait, ce qui me ferait vraiment chier, c’est qu’on voie dans mes romans un tissu de réflexions, quelles qu’elles soient. »
Et pendant ce temps les projecteurs ont changé de couleur et la neige tombe vert et jaune d’un ciel mauve profond, je vois passer un drone de sécurité, deux drones publicitaires, j’entends une mouette, j’entends des klaxons, la vie n’est pas si mal.
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Je n'ai plus le moindre souvenir du quartier et encore moins du rajon où j'ai vu ce truc, mais sur le moment je l'ai trouvé aussi étrange que magnifique
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5 février
Et ça tombe bien puisqu’aujourd’hui sort le numéro 4, mazette, déjà ? Comme les précédents, on peut le lire en ligne sur Calaméo ou bien le télécharger depuis le site. Et tout ça est gratos – ou plutôt offert, comme le précise avec justesse Monsieur Flatland, que je remercie au passage de relayer nos parutions.
Dans ce numéro 4, vous irez à la rencontre de la Fille-Girafe, un nouveau personnage déjanté tout à fait à sa place dans l’univers malicieux, bizarre, inquiétant et plein d’amour d’Isabelle Wéry, autrice à la frontière de l’imaginaire et d’une forme de surréalisme déroutant et à l’humeur changeante qui me donne envie de me rouler par terre de bonheur. Vous ferez aussi la connaissance de deux jeunes femmes qui démarrent une histoire d’amour en plein milieu d’une aventure horrifique digne des plus grandes heures de L’Appel de Cthulhu, écrite par Tara Lennart – Lovecraft se retournerait dans sa tombe devant toutes ces meufs qui parasitent ses beaux textes mais pour ma part je me roule à nouveau par terre, aïe, ouille, chouette, youpi. Enfin, vous subirez la méchanceté sans borne d’une vieille aussi coriace et atrabilaire que Tatie Danielle mais en plus drôle et inacceptable – une Tatie Danielle davantage Bérurier Noir que Télérama –, dans un récit de Zahra Derouazi dont la deuxième partie vous laissera sans voix – et une fois encore, galipettes doulouro-jubilatoires pour l’éditeur.
Bref, un numéro aussi féminin que féministe, qui sous couvert de divertissement pur nous envoie dans la tronche deux ou trois torpilles politiquement bien senties. Les amies, les amis, je vous souhaite une bonne lecture !
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La couv, of course (et au passage, un immense merci à Vilalias, ma directrice artistique, maquettiste et correctrice, pour le magnifique travail qu'elle accomplit pour chaque numéro)
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6 février
Un souvenir d’enfance.
J’aimais bien faire semblant de pêcher, avec un tube en plastique et un fil qui trempait dans l’eau, pendant que mon père pêchait pour de bon. Il attrapait parfois des poissons et le soir nous les mangions. J’aimais bien m’asseoir au bord de la rivière avec ma canne à pêche factice et regarder les minuscules poissons vivre leur vie. J’aimais bien ma montre-jouet, aussi. Une montre Pif Gadget, peut-être. J’avais six ou sept ans. Elle ne donnait pas l’heure mais j’aimais faire semblant de regarder l’heure dessus. Un jour mon père a voulu m’apprendre à pêcher pour de bon. Il m’a offert un canne à pêche et montré comment utiliser un hameçon. Comment embrocher un ver. Comment ferrer, comment décrocher un poisson une fois qu’on en avait attrapé un. Un autre jour, alors que je voulais une nouvelle montre-jouet, mes parents m’en ont offert une vraie. Ma première vraie canne à pêche. Ma première vraie montre. Ce n’est pas un bon souvenir. Je ne sais pas pourquoi.
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Vers l'ancien théâtre du rajon 8, des graffitis qui m'émeuvent chaque fois que je passe devant
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7 février
Au sujet des connards réactionnaires, des connards d’extrême-droite, des connards antiféministes et de leurs divers supports de publication, que ce soient des blogs, des émissions de radio, des maisons d’édition ou des revues, je crois que la question qui se pose n’est pas de savoir avec qui on a envie ou pas de discuter, mais en compagnie de qui on a envie ou non de se trouver.
Je veux dire par là qu’engager le débat avec une ordure quelconque et que cette discussion soit rendue publique ne me poserait aucun problème. Ce qui m’en poserait un, en revanche, de problème, serait par exemple qu’une interview réalisée par une copine ou un copain soit diffusée sur Radio Courtoisie – bon, les chances sont faibles, encore que j’ai appris récemment que j’étais à une poignée de main de cette vénérable station de radio. Maréchal, me voilà !
Selon moi, la compromission ne consiste pas à accepter de parler avec des connards. Elle consiste à accepter que sa parole soit diffusée dans des lieux où tes voisines et voisins sont majoritairement des connards. Pour le dire autrement : m’écharper avec de con de Nabe (qui ne connaît pas mon existence, hein, et pourvu que ça dure) à Mauvais Genres, oui. Avoir une discussion amicale avec Virginie Despentes dans les pages de Causeur, non.
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Un grillage et derrière ce grillage toutes sortes de cochonneries ; la vie, quoi
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10 février
Deuxième soir dans ma résidence d’écriture – à Frontignan, près de Montpellier –, j’y serai jusqu’au 15 mars. Sitôt terminés les quelques chantiers en cours, je vais répartir mon temps entre balades à la plage (à cent mètres de la baraque et accessible par un chemin privé !!!), ateliers d’écriture (une quarantaine d’heures en tout), éditing pour Non Conforme, révisions d’Histoire secrète de Mertvecgorod et prises de notes pour un prochain manuscrit encore top-secret.
Hier, pour m’accueillir, une chauve-souris coincée dans le séjour. J’ignore comment cette conne est entrée, mais pour la faire sortir c’était la croix et la bannière. J’ai ouvert fenêtres et portes-fenêtres, éteint la lumière, rallumé la lumière, l’ai observée tourner en rond comme une débile, moi-même pétrifié de terreur alors que cette pauvre pipistrelle était à peu près aussi dangereuse qu’un chaton, jusqu’à ce que, totalement par hasard, au bout du cinq cent soixante-cinquième virage, elle passe enfin par la fenêtre et disparaisse dans la nuit – ensuite je me suis hâté de tout refermer avant qu’elle ne revienne ou que des hordes d’insectes farfelus ne décident de prendre sa place, puis j’ai foutu les radiateurs à fond et grelotté jusqu’à l’aube, venez pas me dire que les auteurs ont une vie facile.
N’empêche, c’était la première fois que je voyais une chauve-souris d’aussi près. Je me suis même demandé si je ne faisais pas un peu de delirium tremens. Dans la mesure où j’avais passé la soirée de la veille en compagnie d’Aurélien Masson, le seul éditeur qui boit davantage que ses auteurs, ça n’était pas impossible. Mais non. C’était une vraie chauve-souris. En chair, en os et en sonar défectueux.
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Mon Merveilleux Chemin Privé
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11 février
Joie ! Avec quelques jours de retard, j’ai terminé ce matin un chantier qui m’a demandé bien plus de temps et d’énergie que je le pensais : les révisions de la traduction du Maître du Réseau, d’Octavia Butler, quatrième tome de la série Patternist, dont j’avais révisé aussi le précédent, Humains plus qu’humain – celui-là vient de sortir, l’autre est prévu pour mai.
Après avoir cabriolé de joie, bu un 126ème café sur la terrasse et mangé une tartine de terrine au pastis (on est rarement mal reçu en résidence d’écriture, mais là, sur l’échelle du coq-en-pâtisme, j’atteins des sommets), j’ai pu enfin me mettre au travail sur le manuscrit d’Histoire secrète de Mertvecgorod.
Ces temps-ci, pas beaucoup de lecture. Je bosse tellement que j’ai la flemme de lire – du coup, hop, je me suis refait en quelques semaines la saison 1 de True Detective, les saisons 1 et 2 de Mindhunter et quelques classiques du cinoche du samedi soir : Le Corps de mon ennemi, Max et les ferrailleurs et une poignée d’autres. J’ai envie de revoir des films d’horreur mais ils me semblent tous débiles ou absurdes ou moches. Je me demande si je ne serais pas devenu un vieux con. Où est passé l’adolescent perturbé qui s’en bouffait deux par semaine au minimum ? Il s’est transformé en mec de cinquante piges qui tend l’oreille parce que Piccoli n’articule pas assez et que le preneur de son de Sautet est un sagouin, voilà en quoi il s’est transformé.
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Notre besoin de consolation est peut-être impossible à rassasier, mais au FIRN ils ont quand même deux ou trois idées quand il s'agit de combler l'angoisse métaphysique qui étreint l'auteur le soir après 18 heures
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12 février
En train de me balader dans Paris en attendant l’heure de me rendre au lancement d’Animale, de Claire Von Corda, à La Musardine, je note ceci dans mon téléphone :
Dans le métro parisien, un jeune habillé comme un vieux, ou comme un jeune des années 50, regarde avec amour un exemplaire des Yeux d’Elsa d’Aragon et le tripote avec gourmandise. À un moment, du bout des doigts, il repasse sur le A de Aragon et sourit.
Il existe différentes qualités d’anonymat. À Paris tu peux crever au milieu de la rue dans une indifférence généralisée, une solitude absolue. À Mertvecgorod, si tu crèves dans la rue, il y aura au moins un pote qui te piquera tes godasses et un autre qui boira à ta santé en disant : « Oh, lui ? J’ai jamais pu le blairer, bon débarras. »
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Quand même, la mer, c'est pas moche (c'était un message de l'Association internationale pour la défense du truisme)
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13 février
Trop bien ! Une vie de saint est dans la première sélection du GPI !
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Troisième sélection en six ans pour le Poulidor de la SF !
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15 février
Je ne me lasserai jamais de regarder jouer Jean-Paul Belmondo. Quel que soit son personnage, quel que soit le film, polar bourrin, comédie lourde, machin plus dramatique et tendu, il a toujours dans le regard ces deux émotions qui me bouleversent : il est à la fois insolent et accablé, effronté et triste, comme si en permanence il éprouvait la nécessité de se foutre de la gueule du monde tout en sachant l’infinie stérilité d’une telle attitude dans un univers voué à la mort, à la pourriture et au froid. Belmondo, c’est la dérision mélancolique poussée à son paroxysme et je pourrais passer des heures à contempler ça, particulièrement dans les films de Lautner et Verneuil dialogués par Audiard, où cette attitude déjà porteuse d’une contradiction entre encore en contradiction avec le film lui-même, qui se veut pure distraction mais à cause de ce regard devient aussi poignant que du Bergman.
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Un graffiti que j'adore, près d'un café que j'aime beaucoup aussi, pas loin de la place Gabrilovitch, en plein quartier touristique
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16 février
Un souvenir des années 90.
Je me trouve dans une cabine téléphonique à Montpellier, en face de la préfecture et de Gibert Joseph. J’ai une carte avec très peu d’unités et je dois appeler une amie. Je n’arrive pas à composer le numéro sur le clavier. Je passe mon temps à me tromper de touche et à devoir recommencer. Je fais même un faux numéro – le même – à deux reprises. Dans mon souvenir, j’ai besoin d’une demi-douzaine de tentatives pour parvenir enfin à parler à ma pote. C’est un de mes souvenirs les plus étranges. Quand j’y repense il me semble si déroutant et irréaliste que je me demande si je ne confonds pas avec un rêve. Mais une part de moi sait que c’est vrai, que c'est arrivé dans le monde réel.
C’était une période où je me sentais triste et ne comprenais rien. J'avais l'impression de m'enfoncer dans une espèce de magma constitué de chagrin et de confusion.
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Encore des graffitis que j'adore ; ceux-là sont vers la fac de droit, au centre du rajon 14
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19 février
Ce pauvre Damasio se plaint que l’IA écrit désormais presque aussi bien que lui et ça le rend tout triste. Si le but est d’écrire des bons livres en fonction d’un cahier des charges ou du Règlement Officiel Du Bon Livre, alors c’est clair, Damasio, t’es foutu, les IA sont dans la rue.
Mais s’il s’agit de fabriquer le machin le plus singulier, le plus personnel possible, en espérant que quelques idiots trouvent ça intéressant, alors on cause d’un tout autre métier. Et ce métier-là ne concerne pas les IA. Je ne prétends pas qu’elles l’accomplissent moins bien, je dis juste qu’elles s’occupent d’autre chose. Les IA remplaceront Netflix et tant mieux : peut-être que ces scénaristes mécaniques et interchangeables et très bons (comme le meilleur joueur d’échec humain est très bon – mais ne vaut pas tripette face à une machine) deviendront poètes ou clochards ou braqueurs de banques ; mais les IA ne remplaceront jamais Charlotte Bourlard, Justine Niogret, Christophe Carpentier ou Fabrice Capizzano ou cinquante autres.
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Bonne question, toujours vers la fac de droit
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20 février
En France depuis une dizaine de jours. La première série d’ateliers d’écriture – quatre demi-journées avec des seniors et quatre autre avec des sixièmes, sur le thème du carnaval de Mertvecgorod, en compagnie d’une plasticienne, tout ça chapeauté par le FIRN – s’est terminée hier. Bon, outre que je suis éclaté de fatigue parce que c’est super exigeant, voilà la conclusion que j’en tire : de façon égoïste j’adore, car lorsque ça fonctionne les participantes et les participants te le rendent au centuple. Et dans les deux cas ça a fonctionné. Avec les gamins aussi bien qu’avec les vieux les échanges étaient géniaux, beaucoup d’empathie, d’humour, des shoots d’humanité puissants. J’ai quelquefois éprouvé un sentiment d’inutilité. À quoi sert ce genre d’activité à part occuper un temps qui quoiqu’il arrive sera occupé d’une manière ou d’une autre ? Je ne suis pas sûr que les participants retirent de ces heures autre chose que de la bonne humeur et un peu de distraction. Mais ce léger malaise s’est dissipé : même s’il ne s’agit que de ça, d'un peu de loisir, ça reste important. Et surtout ces ateliers permettent à des gens qui ne se croiseraient jamais dans la vie ordinaire de se rencontrer, se parler, échanger, apprendre un peu à se connaître – en tout cas, moi, c’est sûr que les seniors de l’Unité la Gardiole et les sixième SEGPA du collège Les 2 pins, sans le prétexte du « Karnaval à Mertvecgorod », je ne risquais pas de les croiser ! Sans compter qu’une fois sur mille, quelqu’un peut se dire que la vie, c’est ça : écrire des trucs et arrêter de s’intéresser au reste.
Eh merde. Le « Peintre du bonheur », Olivier Allemane, est mort. On se connaissait en pointillé depuis quelques milliards d’années. Anne Van der Linden me l’avait présenté. J’avais participé à certaines des revues qu’ils avaient lancées au milieu des années 2000. Et puis on s’était perdu de vue, recroisé au gré de quelques salons, toujours heureux de prendre des nouvelles l’un de l’autre. Je ne me souviens plus de la dernière fois où nous nous sommes vus. Peut-être au lancement du bouquin de Joko ? Cette fois-là, Allemane m’avait offert un exemplaire de son nouveau zine. Il trône toujours chez moi ; je le prendrai en photo dès mon retour. Une peinture de lui – la toute première œuvre originale que j’aie achetée de toute ma vie – m’a accompagné pendant près de quinze piges, avant que je m’en sépare.
La première fois qu’on m’a parlé d’Allemane, c’était pour me dire que dans les années 80 il avait inventé la sérigraphie sur tranche de jambon. J’ai instantanément aimé le mec.
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Le genre de peinture que réalisait Allemane
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C'est tout pour ce mois-ci, les amis. Prochain épisode le 21 mars et, s'il vous plaît, d'ici là, abstenez-vous de crever, merde !
Siébert
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