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EN DIRECT DE MERTVECGOROD, ÉPISODE 9
 
Le groupe du mois : je continue l’exploration chronologique des 333 albums qui ont marqué la première partie de ma vie. Depuis la dernière fois, je suis arrivé en 1988 et pendant que je finalise cette newsletter j’écoute le fabuleux The Serpent’s Egg de Dead Can Dance, notamment « The Host Of Seraphim », qui ouvre l’album. Les plus vieux goth d’entre vous se souviendront sans doute du trauma que ce fut, de voir ce morceau sinistre et majestueux servir de bande-son à un spot publicitaire du Secours populaire qui montrait un SDF mort de froid enfermé dans un sac à cadavre.
 
Après, vu que j’envoie cette lettre le jour du solstice d’été, difficile de faire l’impasse sur Summer Solstice, le magnifique volume 2 de la série Moon’s Milk In Four Phases, de Coil.
 
Bienvenue dans ce neuvième épisode d’En direct de Mertvecgorod !
 
21 mai

Il y a les lectrices et les lecteurs qui écrivent « c’était atypique et j’ai adoré » et celles et ceux qui écrivent « c’était atypique mais j’ai adoré ».
Ce mois-ci, une sélection de stickers et de tags photographiés au gré de mes balades dans les rues de Mertvec'. Le quatrième m'a pas mal fait marrer.
22 mai

La Descente, c’est le pire, de Mariana Enriquez, traduit par Anne Plantagenet, paru aux éditions du Sous-sol : le livre commence comme une sorte de Moins que zéro qui aurait troqué les fils de bourges de Los Angeles contre les déshérités de Buenos Aires. La première moitié est un peu longuette, molle et datée – doublement datée, puisque ce roman initialement publié en 1995, qui rappelle un roman de 1985, nous le lisons en 2026 –, mais la seconde décolle très fort et nous embarque dans le grand huit habituel de l’autrice : désespoir, bizarrerie, densité émotionnelle et dialogues incisifs. Chapitre après chapitre, les personnages s’affinent, gagnent en puissance et en profondeur, leurs rapports gagnent en complexité. La fin est tout simplement superbe. Bref, jetez-vous dessus, c’est de l’excellente came, comme tout ce que propose jusqu’à présent la mère Enriquez.
24 mai

Les tubes, voilà une notion étrange. Il y a quelques semaines, j’écoutais l’album de 1987 du groupe russe Браво (« Bravo »). Et j’ai trouvé dans cet album une chanson particulièrement réussie. Énergique, dansante, elle donne envie de la foutre en boucle et sauter partout. Желтые ботинкиBottes jaunes »). Alors je me renseigne et découvre qu’il s’agit de leur titre le plus connu et de leur plus grand succès. 
Bien sûr, je comprends qu’on puisse aimer des tubes précisément pour cette raison : ça fait quarante ans, parfois davantage, que j’écoute les Beatles, The Police ou Balavoine. Sur le plan musical ça n’est guère mon délire, mais quand ils passent à portée de mes oreilles, je remue du cul et sifflote, normal. La mécanique du rabâchage, parfaitement identifiée, fonctionne aussi bien avec Vivaldi qu’avec Il est bo le lavabo. La qualité musicale ou les goûts de chacun n’entrent pas en ligne de compte. Notre cerveau et notre boule aiment la répétition, ça les rassure.
Mais écouter un truc pour la première fois, réagir exactement comme s’il faisait partie de son paysage musical depuis toujours puis découvrir qu’il s’agit effectivement d’un tube, voilà qui me fascine. Ça démontre une sorte d’étrange objectivité musicale, alors que l’idée même d’objectivité en art n’a aucun sens. Expérience : si on vide le musée du Louvre de ses visiteurs et qu’on y lâche quelqu’un sans la moindre culture artistique, repérera-t-il instinctivement la Joconde et les autres supposés incontournables ? 
Quant à la chanteuse du groupe, Жанна Хасановна (« Jeanne Aguzarova », en français), sa fiche Wikipédia rappelle que, quand même, le punk-rock en URSS, ça rigolait pas tous les jours : « Le 18 mars 1984, Aguzarova fut arrêtée avec son groupe lors d’un concert au Centre culturel Mosenergotekhprom. La découverte d’un passeport au nom d’Ivona Anders, sous lequel elle se produisait, entraîna son incarcération à la prison de Boutyrka, puis son transfert à l’Institut de psychiatrie légale de Serbsky, où elle fut jugée saine d’esprit et envoyée aux travaux forcés en Sibérie pour une durée d’un an et demi. »
Et sitôt sortie du bagne, elle fait quoi ? Elle remonte un groupe, pardi ! Toujours en activité, elle a sorti son dernier album en 2021 et donnait encore des concerts en 2022. Fatche, quelle santé !
28 mai

Allez, après une semaine passée à bosser comme un cinglé pour avancer au maximum sur les chantiers en cours, en route pour Frontignan et le FIRN ! Le Festival international du roman noir, c’est la classe internationale. Cherchez pas plus loin : le FIRN, les Imaginales et le Goéland masqué, ce sont mes trois salons préférés. 
4 juin

Mise à feu du numéro 8 de Non Conforme !

Salut à toutes et à tous, et bienvenue dans ce nouveau numéro de Non Conforme, peut-être le plus énervé de tous ceux parus jusqu’à présent.

Les narrateurs anonymes des trois brefs textes de Schweinhund, qui composent une suite hardcore et atrabilaire au titre évocateur – Hallali – n’en peuvent plus. Ils sont à bout. Et face à la violence qu’exerce sur eux le capital, ils ont décidé de rendre coup pour coup, en un combat désespéré. Phrases desséchées, ponctuation rigide, rythme à la fois syncopé et oppressant : la forme même du texte, peut-être inspirée par l’indus martiale qu’aime écouter l’auteur, nous plonge dans l’état de stress et de rage impuissante qu’éprouve le narrateur. Une réussite brillante, de la part d’un auteur trop rare, que je suis d’autant plus fier d’avoir convaincu de me donner ce texte aussi noir que ciselé.

Sauvage, de Joko, parle de dérive. Le couple que forme Alex et Mona se délite et Alex ne comprend pas. Mona s’éloigne – tant sur le plan sentimental que physique, puisque chaque nuit ou presque, elle fugue et revient au matin dans un état effrayant. Alex croit que l’explication se trouve dans la forêt qui jouxte leur maison. Cette forêt, parlons-en ! Effrayante, claustrophobique, un personnage à part entière ! Le bois noir des contes de fée de notre enfance, revisité par Georges Bataille. Joko nous livre un texte dense, poétique, tassé sur lui-même, la référence, les enfants-gnomes de Chromosome 3, le film de Cronenberg.

Sébastien Gayraud est l’un des meilleurs auteurs contemporains de fantastique tordu, son roman Galerie noir est le digne successeur de La Foire aux atrocités de Ballard et son roman fétichiste Alice, voyeuse perverse est son chef-d’œuvre. Avec Missions, texte à la fois abstrait et très incarné, il se lance dans une nouvelle direction : la poésie narrative – ou la narration poétique, je ne sais pas. Que dire, à part que le maître des ambiances poisseuses a encore frappé ? Gayraud réussit un tour de force : il nous plonge dans le malaise et l’angoisse, mais par une perversion dont il a le secret, ces émotions en principe négatives nos procurent un plaisir dont nous avons presque honte.

Bonne lecture de ce numéro complètement fou !
6 juin

« L’histoire personnelle des personnages nous touche, en plein cœur »
Merci à L’Arpenteuse de l’étrange pour cette belle chronique d’Images de la fin du monde, à lire sur son site.
8 juin

De retour dans mes pénates, petit bilan du FIRN. Qu’est-ce que j’ai préféré ? Difficile à dire, alors voici une liste en vrac (comme moi), dans le désordre (comme mes neurones) et sans hiérarchie (comme nous devrions tous aspirer à l’être) des trucs qui m’ont marqué :
— Ma lecture de Karnaval à Mertvecgorod dans un parking souterrain, devant une quarantaine de personnes, dont une poignée d’élèves de sixième médusés (ils avaient participé à l’atelier d’écriture et j’avais incorporé leurs voix à ma bande-son).
— Ce lecteur qui m’explique qu’il ne lisait plus depuis des années, qu’il a ouvert Métaphysique de la viande un peu par hasard et que ce livre lui a redonné le goût de la lecture.
— L’équipe des terribles mamies sétoises, Monique Nicque et les autres, les Calamity Jane des ateliers d’écriture.
— La transformation provisoire de mon stand, samedi matin, en comptoir de dégustation d’huîtres.
— La première fois de ma vie que j’anime une table ronde, avec pour invitées Marion Mazauric et Barbara Sadoul.
— Les repas du soir qui s’éternisent et les discussions absurdes.
— Les apérobook, concept génial et foutraque de rencontre avec une autrice ou un auteur, proposant en complément un coup à boire et un truc à bouffer dans la thématique du livre abordé.
— L’exposition dingue des masques réalisés par les quelques dizaines de participantes et participants à l’atelier « Carnaval à Mertvecgorod ».
— Les copines et les copains et les bières bues dans un canapé de récupération par soixante-douze degrés à l’ombre, tels de vaillants dealers qui ne lâchent pas leur coin de cité alors même que les clients, achevés par un soleil radioactif, finissent çà et là de rissoler en crépitant.
— Le mirifique Yves Jaumain.
Quelques minutes avant l'arrivée du public !
11 juin

À propos de l’atelier, la présentation que j'ai rédigée pour le catalogue :

Quand Yves Jaumain, le diabolique cerveau à l’origine de ce projet, m’a proposé d’écrire une nouvelle humoristique puis de l’utiliser comme point de départ à une série d’ateliers d’écriture qui se dérouleraient sur cinq semaines et mobiliseraient plusieurs dizaines de participantes et de participants, j’ai accepté sans réfléchir. Et j’ai bien fait. Si j’avais réfléchi ne serait-ce que trente secondes, j’aurais refusé. Dès qu’on réfléchit, on trouve toutes les raisons du monde de dire non. Les miennes semblaient évidentes : une « œuvre littéraire » (comme disaient les jeunes chiens fous qui rédigèrent le Lagarde et Michard de mon enfance) plutôt éloignée de toute poilade, autant d’expérience dans l’élaboration et la conduite d’ateliers d’écritures qu’en pilotage de Formule 1, une aisance sociale proche du plantigrade moyen et une pratique des publics visés – personnes âgées handicapées ou non, jeunes en plus ou moins grandes difficultés – digne d’un moine cistercien subitement plongé dans un pensionnat de jeunes filles (non, c’est peut-être un mauvais exemple).
Mais puisque j’avais dit oui il a fallu que je m’y colle. Il me restait trois ou quatre mois pour écrire un texte rigolo et concevoir des ateliers qui tiennent debout et s’adaptent à des gens ayant de grandes disparités dans leur rapport à la lecture et à l’écriture. Contrairement à ce que je pensais, c’est cette partie-là qui m’a demandé le plus d’effort.
La suite, c’est-à-dire la rencontre avec les participantes et les participants, s’est avérée une succession de moments magiques, drôles, émouvants, épuisants parfois, exigeants toujours – comme toutes les choses qui ont du sens.
Qu’avons-nous fait, pendant ces cinq semaines, les adultes retraités de CAT de l’unité La Gardiole (EHPAD Anatole-France), les 6ème SEGPA du collège Les Deux Pins, les jeunes en suivi PJJ de l’UEMO Sète-Frontignan, les adhérent.e.s de la maison des seniors Vincent-Giner, les 4ème du lycée professionnel LEPAP Maurice-Clavel, les plasticiens Sarah « Mordicus » Fistole et David « DH » Duart, le formateur et la formatrice à la lecture à voix haute Lizzy Ling et Thomas Andro, la preneuse de son Manon Millon et moi ? Eh bien, à nous tous, nous avons créé le Karnaval de Mertvecgorod, puisque c’est de ça que parlait mon texte.
Mertvecgorod, qui sert de décor à mes romans depuis 2020, est la capitale d’une minuscule république coincée entre la Russie et l’Ukraine. Cette mégapole post-soviétique, corrompue et violente est coupée en deux par la Zona, un immense territoire constitué de décharges légales ou sauvages, de bidonvilles et d’usines de traitement des déchets. La collecte, le stockage, la destruction et le recyclage d’une partie des ordures produites par le reste de la planète est depuis des décennies la principale industrie du pays.
Nous avons donc proposé aux participantes et aux participants de concevoir et fabriquer leur masque, à partir d’objets de récupérations collectés lors d’un ramassage organisé par le CPIE ou fournis par les plasticiens, d’imaginer et décrire leur personnage, c’est-à-dire raconter la vie d’une habitante ou d’un habitant de Mertvecgorod qui s’apprêtait à participer au Karnaval, et enfin de lui prêter sa voix lors d’une session de lecture et d’enregistrement.
Ce que je retiendrai, c’est la confiance des participantes et des participants, qui m’ont offert avec une totale générosité et une totale absence d’autocensure des récits de vie – vous allez les lire dès que je cesserai de vous tenir la grappe – imaginatifs, délirants, drôles, morbides, flippants, désespérés, absurdes, macabres, parfois totalement fictifs, parfois nourris de leurs histoires personnelles ou de leur quotidien, presque toujours en lien avec les thématiques et les ambiances propres à Mertvecgorod. J’ai été sidéré et admiratif de la liberté de ton et d’imagination dont on fait preuve ces autrices et ces auteurs qui n’avaient, pour beaucoup, qu’une expérience limitée, parfois inexistante, de l’écriture de fiction – voire de l’écriture tout court.
Les textes que vous allez lire, je les ai retravaillés et lissés. Non pas pour atténuer la voix des personnes qui les ont écrits ni pour rendre leurs propos plus polis ou acceptables – vous vous apercevrez vite que ça n’est pas le cas ! –, mais parce que l’organisation des ateliers et le temps passé avec chaque groupe n’ont pas permis un travail approfondi de révision, réécriture et correction. Ce travail-là aurait demandé des jours, nous ne les avions pas. Je l’ai donc assumé. J’ai mis mes compétences d’auteur et d’éditeur au service de ces textes. Je me suis efforcé de les finaliser sans les dénaturer, sans les déposséder de leur bizarrerie, de leur folie ni de leur originalité.
J’espère qu’ils vous plairont. Ils sont le reflet des personnes qui les ont écrits et je me sens fier et admiratif de leur travail.


13 juin

Une réflexion, en passant :
Je crois qu’il n’existe, au fond, que deux types d’histoires : celles qui donnent le beau rôle à celui qui écrit et celles qui donnent le beau rôle à celui qui lit.
14 juin

Une autre réflexion, en passant :
Pour moi, ni l’auteur, ni l’éditeur ne comptent. Ils ne sont que des agents. Seul compte le texte, et lui seul ; seul compte le texte, que ces agents se donnent pour but de faire apparaître.
Le texte patiente là, quelque part, parfait, achevé, attendant qu’on le découvre au même titre que dans la roche la statue attend qu’on la fasse émerger.
En général, le premier à chercher le texte est celui ou celle qu’on appelle l’autrice ou l’auteur.
Une fois son travail accompli, on se retrouve avec un manuscrit. C’est-à-dire une première avancée vers ce texte qu’on apercevait au début du parcours, que désormais on distingue mieux. En fonction de l’auteur – c’est-à-dire selon ses capacités, son expérience, son aptitude à l’effort, selon aussi des circonstances extérieures telles que le temps qu’il peut consacrer à cette tâche –, cette avancée l’aura mené plus ou moins près du but. À ce moment-là, intervient l’éditrice ou l’éditeur.
Son rôle est double : d’abord, s’assurer qu’il cherche bien le même texte que l’auteur, que tous deux voient la même chose. Ensuite, aider l’auteur à finir le trajet. 
Attention : quand je dis que l’éditeur doit s’assurer que le texte qu’il voit, plus ou moins loin, est bien le même que celui que voit l’auteur, ça n’est pas tout à fait vrai. En réalité, c’est à l’auteur de s’assurer qu’il a choisi le bon éditeur, c’est-à-dire celui qui précisément voit la même chose que lui.
C’est pour ça qu’à mon avis seules des personnes dûment sélectionnées, jugées en fonction de l’adéquation de leur regard avec celui de l’auteur aussi bien qu’en fonction de leur utilité réelle dans le chemin qui reste à parcourir, ne devraient avoir le droit d’intervenir dans la découverte du texte, dans sa mise au jour. Plus les intermédiaires s’accumulent, plus le risque grandit d’en inclure un qui verra de traviole et foutra en l’air toute l’entreprise. 
15 juin

En passant toujours, cataclop, cataclop, un souvenir : 
Aucune idée de pourquoi j’y repense maintenant, mais voilà, je me rappelle certains de mes premiers supports de publication. C’était quelques mois avant que je touche enfin le RMI, je squattais le studio de ma copine, étudiante, sans que ses parents, qui payaient le loyer, le sachent. Jusqu’alors, j’avais profité de mon objection de conscience, qui me donnait accès à un ordinateur, un scanner et une photocopieuse, pour créer le fanzine Konsstrukt, mais c’était fini. J’ai eu l’idée d’écrire mes poèmes au marqueur sur les murs du Lavomatic où nous lavions nos fringues. Je les rédigeais à la hâte, avec la trouille de me faire griller et l’espoir secret que d’une semaine sur l’autre quelqu’un tombe sur ces textes et que ça change sa vie, ou la mienne. (« Bonjour, je suis Antoine Gallimard, je viens souvent au Lavomatic du quartier Clérisseau, à Nîmes, en quête de nouveaux talents. »)
L’année d’après, à Strasbourg, dans la résidence étudiante où je vivais avec ma copine, mais cette fois ses parents étaient au courant, je payais ma part du loyer et touchais le RMI, j’ai édité un nouveau fanzine dont j’ai oublié le titre. Je l’ai photocopié à moins de dix exemplaires, au format A6. Ne sachant pas comment le distribuer, je l’ai glissé dans les boîtes aux lettres des autres locataires de la résidence – nuitamment, pour ne pas me faire voir – avec un petit mot, signé, qui disait à peu près ceci : « Si vous avez aimé ce zine, mettez une pièce d’un euro dans ma boîte aux lettres, si vous ne l’avez pas aimé, mettez-y le fanzine. » Au bout de quelques jours la boîte aux lettres a contenu trois exemplaires qu’on m’a retournés et deux pièces d’un euro.
Après ça, j’ai expérimenté diverses autres manières de diffuser mes textes, mais ces deux-là furent de loin les plus foutraques.
17 juin

« J’écris les livres que j’ai envie de lire. »
Le nombre de fois que j’ai lu cette réponse dans des interviews où on demande aux auteurs pourquoi ils écrivent ce qu’ils écrivent. Eh bé, j’ai à chaque fois envie de leur répondre, eh bé, en cinq mille ans de littérature éparpillée sur toute la surface de la Terre t’as pas trouvé le machin que tu voulais lire, il a fallu que tu te retrousses les manches et que tu l’écrives toi-même ? Et du coup comment ça se passe, après avoir passé six mois ou un an à l’écrire, tu te l’offres et tu t’installes dans ton meilleur fauteuil pour le bouquiner enfin, ce fameux truc que tu voulais tant lire ? 
Moi qui suis un garçon stupide, borné et guère imaginatif, je me contente d’écrire les livres que j’ai envie d’écrire et de lire les livres que j’ai envie de lire. Quelle effrayante banalité. Des fois je me dégoûte. 
20 juin

Et pif et paf et pouf, encore une réflexion, mais j’en ai marre de passer et repasser, je vais m’asseoir cinq minutes, si quelqu’un a un truc à boire, du genre frais, de couleur dorée, avec des bulles à l’intérieur et une jolie mousse blanche en surface, ça n’est pas de refus.
Quand rigoureusement personne ne me lisait, j’écrivais quand même. Je me suis mis à écrire parce que j’avais des trucs à exprimer et que pour toutes sortes de raisons j’ai préféré les écrire dans mon coin au lieu de communiquer normalement avec les humains, c’est-à-dire en leur parlant. De mon point de vue, écrire s’apparente au monologue du fou du bus. 
Puis vint le constat que des gens s’intéressaient à ce monologue, et à la suite de ce constat déboula le logique désir d’en tirer profit en étant aimé (profit narcissique) et en vendant un max de livres (profit économique). Si j’étais riche et dépourvu d’ego, montrerais-je le fruit de mon travail ? Évidemment, riche, c’est possible que je le devienne, mais me débarrasser de mon ego me semble hors d’atteinte. Si j’ai mille fans j’en veux dix mille, si j’en ai dix mille j’en veux cent mille, si j’ai le GPI le veux le Goncourt et si j’ai le Goncourt je veux le Nobel ; et si j’ai tout ça je veux que Dostoïevski et Simenon sortent de leurs tombes et viennent me baiser un pied chacun, et comment ça se fait que mes bouquins ne soient pas traduits en Berrichon et en Baldemu (si, si, ça existe, en 2003 ils étaient quatre à parler Baldemu, si ceux-là veulent lire Siébert on fait quoi, on les force à apprendre le français, c’est quoi ce parisianisme de merde ?), et que fout au juste la directrice commerciale de ma maison d’édition, je suis passé la semaine dernière sur Alpha du Centaure et là-bas on ne trouve mes bouquins dans aucune librairie, il faut les commander, il y a un délai de livraison de 72 000 ans, franchement ça la fout mal, ça n’est pas très sérieux.
Bref, on n’a pas fini de s’amuser.
Chères amies, chers amis, cette réflexion (le mot est peut-être un peu fort) sur l’ego et les raisons qui me poussent à montrer ce qu’on écrit est une bonne occasion de vous dire au revoir. Cette lettre en direct de Mertvecgorod est la dernière. Je vais revenir bientôt hanter votre boîte mail, mais je ne sais pas encore quelle forme ni quelle fréquence prendront mes futures incursions. Ce que je sais, c’est que j’envoie des newsletters mensuelles, d’une taille assez conséquente, depuis août 2024 (celle-ci est la vingt-deuxième), que je me suis bien amusé à le faire mais que je n’ai plus envie de continuer.
Il y a aussi le fait que la quasi-totalité de mon petit cerveau se concentre sur L’Océan de Nuit, le roman que je suis en train d’écrire, et que chaque fois que je m’en éloigne pour raconter des conneries sur d’autres supports, je me sens frustré.

À la prochaine !
Siébert

PS : Si le 24 juin vous voulez voir ma tronche, je serai cuisiné par la fine équipe de l’association Miskatonic et ça se passera à 21 heures sur YouTube, toutes les infos sont sur l'event Facebook !
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